lundi 24 septembre 2007
vendredi 21 septembre 2007
On achète bien les cerveaux

p.11
« Les publicitaires ont été les fabricants zélés d’une économie du désir qui a permis à quantité de produits high-tech dans la téléphonie, les jeux, la télévision, ou Internet de trouver leur marché. Le marché du divertissement, qui va des loisirs spectacles aux médias en passant par la téléphonie, les nouvelles technologies, ou la musique, ne doit ainsi son existence qu’aux milliards d’euros investis dans la publicité. Habille au jeu de la filière inversée chère à l’économiste américain John Kenneth Galbraith, les industriels ont compris la nécessité de porter à son paroxysme l’orchestration du désir de consommation avant de produire. Car telle est la caractéristique d’une société où la productivité est virtuellement illimitée, du fait de l’automatisation industrielle de la mondialisation : le contrôle de l’appareil de production compte moins que la maîtrise des aspirations consuméristes. La publicité joue donc ce rôle essentiel de modeler les besoins et les attentes des individus en fonction de la demande économique.
Pour accepter ce nouvel ordre social, qui place le consommateur au centre de la dynamique économique, les acteurs du marché publicitaire ont fait office de propagandiste talentueux (et parfois inconscient) d’une idéologie dominante. Dans un pays où l’ascenseur social est en panne, ils ont fourni des signes de reconnaissance symbolique en entretenant l’adhésion à des marques qui fonctionnent comme autant d’archétypes de positionnement identitaire. Invités à s’accaparer l’imagerie publicitaire au moins autant que les produits où les services auxquels elle se rattache, les consommateurs ont été conduits à se prendre au jeu d’une « culture-pub », perpétuant les rapports dominants-dominés au nom d’une « légitime » aspiration à la consommation. Davantage qu’un simple reflet de la société économique moderne, la publicité suscite l’acceptation de celle-ci dans toutes ses composantes : inégalitarisme, violence sociale, domination masculine, stéréotypes communautaires, etc. Elle fabrique les envies, les rapports sociaux, les clivages générationnels, les normes esthétiques sans lesquels il n’est pas de société capitaliste, c’est-à-dire une société où l’accumulation de capital est un but en soi, permettant d’accéder à la société de consommation. »
p.14
« Dans les pays développés, la pression publicitaire atteint une telle ampleur qu’elle génère de multiples effets pervers dont on commence seulement à prendre la mesure : altération du fonctionnement des médias, menace sur l’information, concurrence faussée, envahissement des marques, aliénation de l’individu … La publicité n’a plus rien d’une douce musique d’ambiance, mais s’impose à nous sous son vrai visage : une idéologie au service de la préservation d’un ordre économique et social. »
p.26
Pour la firme (Coca-Cola), un seul mot d’ordre : être partout et tout le temps, « every day everywhere » comme dit son film institutionnel, de façon à toucher le maximum de consommateurs.« La répétition peut venir à bout de tout. Une goutte d’eau finira par traverser un rocher. Si vous frappez juste et sans discontinuer, le clou s’enfoncera dans la tête » déclare un dirigeant de la Coca-Cola.
p.29
« La fameuse région clé du neuromarketing est également associée à l’image de soi et à la connaissance intime que l’on a de soi-même. Les patients donc le cortex préfrontal médian est endommagé, à la suite d’un accident par exemple, souffrent souvent de changement de personnalité. Après avoir scanné des cerveau de consommateurs, Kilts affirme que les « neuromarketers » peuvent certifier à une entreprise que ses produits sont, ou non, en mesure d’établir une connexion utile pour ses ventes. En cas de réaction du cortex préfrontal médian, le sujet ne réfléchirait plus. : il serait saisit d’une envie folle d’acheter : « A ce niveau là, explique Kilts au journaliste du New York Times venu lui rendre visite, c’est intuitif : vous dites je vais faire cela, je le veux. ». Comme l’explique Annette Shâfer dans un article de la revue Cerveau et Psycho, « voici donc le moteur du commerce. Ce cortex préfrontal médian nous fait aimer ce qu’aiment les autres. Arriver à le stimuler pourrait donc être un objectif majeur d’une parfaite campagne publicitaire. » En activant cette aire du cerveau, les neuromarketers réussiraient en effent une alchimie parfaite : l’opération qui consiste à transformer tout amour de soi en tant que soit – le narcissisme – en amour de soit en tant qu’un autre – une cible publicitaire ! »
p.30
« Soumis à des images de voitures haut de gamme, 12 individus de sexe masculin ont fait ressortir l’importance du « noyau accumbens » dans l’appréciation des véhicules : l’attirance pour une voiture se manifeste dans le cerveau par l’activation de cette zone liée au sentiment de récompense. Comme s’il s’agissait d’un être aimé, l’objet de consommation devient alors un objet de désir à travers un véritable processus de personnification. « Quand ils regardaient les voitures, cela leur rappelait des visages, les phares ressemblaient un peu à des yeux » (…) les publicitaires en ont conclu qu’il convenait de renforcer dans leurs spots la corrélation instinctive entre désir sexuel et pulsion d’achat. »
p.35 ; Extrait du recueil Aujourd’hui de Blaise Cendrars
« La publicité est le fleur de la vie contemporaine ; elles une affirmation d’optimisme et de gaieté ; elle distrait l’œil et l’esprit. C’est la plus chaleureuse manifestation de la vitalité des hommes d’aujourd’hui, de leur puissance, de leur puérilité, de leur don d’invention et d’imagination, et la plus belle réussite de leur volonté de moderniser le monde dans tous ses aspects et tous les domaines. Avez-vous déjà pensé à la tristesse que représenteraient les rues, les places, les gares, le métro, les palaces, les dancings, les cinémas, le wagon-restaurant, les voyages,les routes pour automobiles, la nature sans les innombrables affiches sans les vitrines (…) oui vraiment la publicité est la plus belle expression de notre époque, la plus grande nouveauté du jour,un Art. »
p.59
« La société de consommation ne peut exister sans son corollaire publicitaire. Car seule la publicité crée dans les têtes une urgence fantasmatique sans laquelle il n’est pas de tension consumériste : c’est parce que je suis sans cesse sollicité par un univers euphorisant, rempli de symboles de bonheur, que je tends vers la jouissance de l’acquisition matérielle. De ce conditionnement naît une socialité qui pousse le consommateur à se sentir déterminé moins par son groupe social que par des aspirations collectives véhiculés par les médias. Tout est prétendument accessible, y compris le luxe, puisqu’on n’est plus censé être prisonnier de son statut mais libéré par sa consommation. A la « vieille » division entre dominants et dominés doivent se substituer les communautés de désirs, des « tribus » susceptibles de reconstruire un « nous entièrement fabriqué par le produit ou par le service », comme dit Bernard Stiegler. L’essayiste François Brune parle d’une « volonté de saisie intégrale de l’individu dans ce qu’il a d’anonyme ». Il s’agit de se fondre dans une identité à la fois plurielle et, parce qu’elle s’adresse à chacun en tant que cible, singulière. Ce faisant, la publicité permet la mutation d’une société de classes vers autant de cibles qu’il y a de positions économiques à défendre. »
mercredi 19 septembre 2007
Monaco, la fin d'un monde
Monaco, on a fait beaucoup de chansons à Monaco, et notamment Ultramoderne solitude; c’est un pays très particulier qui m’a influencé, c’est un pays de joie de vivre, de gaîté, d’argent, de vie facile, de fastes, et quand on y reste trois quatre jours, c’est formidable, c’est comme ça, c’est le casino ; et quand on y reste longtemps, comme nous on y est resté longtemps, y a comme un truc triste, parce que c’est comme si on était au bout d’une civilisation, au bout d’un monde de richesse, de beauté, de plaisir.
C’est comme si on était tout au bout. Tout le monde rêve d’une vie agréable, avec des restaurants, des rigolades et des gens bien habillés, amusant, d’aller jouer, de passer son temps à des frivolités quoi ; et puis quand on y est depuis un moment, ça finit par rendre la vie complètement vide, on a peur de quelque chose on sait même pas de quoi. Je me souviens, on a fait ultramoderne solitude, on était pris par quelque chose d’un peu triste, dans ce monde paillettes et d’amusements, je ne me souviens pas exactement de toutes les chansons qu’il y a sur ce disque, mais elles sont un peu pesantes.
Liberté Egalité Fraternité
"Monsieur Max Pol Fouchet, liberté, égalité fraternité, c’est extrêmement important pour vous mais en 1968, que signifient ces trois mots, on va commencer avec liberté.
Disons que cela nous est peut-être plus précieux en 1968 parce que nous sentons que des menaces pèsent sur la liberté. C’est bien pourquoi la liberté, voyez vous, c’est une chose sur quoi il faut veiller jalousement.
L’égalité, c’est que tous les membres nations participent à la richesse commune. Ce qui n’est pas le cas. Les gouvernements qui se sont succédé depuis des années ont spolié la masse ouvrière française de ce à quoi elle avait droit; C’est grave
Pour ce qui est des Français, sont-ils fraternels les uns à l’égard des autres ; oui, oui, oui mais vous me sentez un petit peu dubitatif, parce que je sens que la France va vers la division en deux blocs. Et cette division en deux blocs, mais ce manichéisme d’un côté les bons, d’un côté les mauvais, ça c’est très dangereux. A-t’on le droit vraiment de simplifier la pensée politique d’un grand pays comme la France de cette façon. Ce n’est pas de la simplicité, c’est du simplisme. Mais ce qui est grave c’est que tous les simplismes conduisent à des catastrophes."
Les classes moyennes à la dérive

Louis Chauvel, sociologue. Chercheur à l'observatoire sociologique du changement (OSC)
LES ORPHELINS DE 1968
Couverture, dos
Où est ce coeur ? Il ne s'agit pas simplement d'un « juste milieu » entre élite et classes populaires. La centralité des classes moyennes tient d'abord à l'imaginaire de progrès et d'émancipation qui leur fut longtemps associé et donc témoignent les grandes conquêtes sociétales des années 1950-1970 : propriété du logement, départ en vacances, acquisition d'un automobile, contraception, accès à l'université,etc. C'est cet imaginaire qui s'effondre aujourd'hui. De même qu'elles associèrent les autres à leurs succès, les classes moyennes les entrainent à présent dans leurs difficultés. Leur dérive pourrait devenir le cauchemar de tous. »
p.66
« Le rêve de la génération 68 pourrait être le cauchemar de ses enfants. Les acquis dont elle a plus que toute autre bénéficié furent conquis au prix de politiques dont la soutenabilité sur le long terme est devenu problématique dès lors que le régime de croissance ne permet plus de porter le fardeau des excès passés. L’inflation croissante de naguère, la dette explosive qui a résulté d’investissements qui ne furent pas tous productifs, tant dans ses formes explicites (le déficit cumulé) qu’implicites (les retraites publiques non budgétées), l’exigence ultérieure de plus de rigueur, l’incapacité à sortir de la contradiction des dépenses incompressibles, d’une gestion impossible des prélèvements obligatoires entre baisses des taux d’imposition et hausses consécutives des déficits, et d’une exigence croissante vis-à-vis des services rendus par une fonction publique peu à peu vieillissante (dont une part croissante devrait partir sans remplacement, faute de pouvoir payer à l’avenir un fonctionnaire à la retraite et un salarié de l’état en activité) … Telles sont les équations d’un système surdéterminé où les nouvelles générations ont servi de variable d’ajustement.
Les derniers mois et les différents mouvements qui des banlieues aux universités ont animé de nombreuses fractions de la jeunesse, ont montré que sous la surface calme de ces nouvelles générations qui ne semblent guère idéologisées, des courants complexes et de plus en plus violents se font jour. Le soulèvement des jeunes des quartiers de relégation à l'automne 2005 n'a étonné les sociologues que par son caractère tardif : il était attendu depuis plus d'une décennie. Le seul phénomène neuf dans l'accumulation des difficultés est que les nouveaux adolescents d'ajourd'hui (nés vers 1990) sont maintenant les enfants d'une génération (née vers 1960) à qui l'on a toujours promis la sortie prochaine du tunnel et qui n'a jamais connu l'emploi stable et durable de la société salariale. Quant aux mouvements universitaires qui ont accompagné le processus de promulgation du Contrat première embauche (CPE) et de son retrait, ils ont révélé le profond malaise des jeunes qui doivent se contenter d'un sort de second choix, faute de pouvoir tous entrer dans le processus hyper-sélectif de l'excellence scolaire des grandes écoles qui en France est la base du recrutement des classes moyennes supérieures et des élites.Les difficultés des nouvelles générations ne datent pas d'hier : depuis plus de vingt ans, en France, le fléau du chômage des jeunes demeure sans solution durable. Voilà vingt ans encore, le baccalauréat était un rempart contre le chômage. Toutes les digues semblent maintenant avoir cédé, si ce n'est pour les anciens des grandes écoles les plus sélectives : pour eux l'enjeu est moins chômage qu'une chance à la mesure des efforts et des acquis, d'où leur tentation croissante de l'exil faute de pouvoir trouver en France une place décente. Si, dans le contexte de plein emploi de naguère et de pénurie de qualifications, il était possible de choisir son employeur, depuis vingt ans, une concurrence radicale, sans cesse exacerbée, autour de places raréfiées attend les jeunes à l'entrée dans la vie adulte : ce mode de socialisation a marqué l'ensemble des générations de moins de 45 ou 50 ans aujourd'hui.
Devant le chômage de masse et la concurrence, les nouvelles générations ont dû réduire leurs prétentions salariales : en moyenne en 1975, les salariés de 50 ans gagnaient 15% de plus que les salariés de 30 ans; l'écart a culminé à 40% en 2002. Pour les femmes, l'écar s'est creusé de 29 points. Si naguère les classes d'âge adultes vivaient sur un pied d'égalité, les fruits de la croissance économique, ralentie depuis 1975, ont depuis été réservés aux plus de 45 ans. Le contraste est particulièrement brutal au sein des classes moyennes : alors qu'un jeune technicien ou secrétaire administratif pouvait disposer dès le début de sa carrière d'un revenu supérieur à celui de ses parents en fin d'activité, et connaître ainsi un vrai sentiment de progression, l'entrée en activité est maintenant vécue par beaucoup comme une paupérisation. Ce malaise est clairement exprimé par le mouvement Génération précaire, mais pour l'heure les souffrances réelles qui en résultent sont le plus souvent inexprimées, muettes, et donc d'une violence décuplée. En même temps l'évolution des prix de l'immobilier remet en cause une comparaison simpliste des niveaux de vie : comparés à ceux qui ont acheté leur logement voilà vingt ans, les jeunes font face aussi a des conditions de logement problématiques. Depuis 1984, ils doivent travailler deux fois plus longtemps pour acheter ou louer la même surface dans le même quartier. Il faut peut être souhaiter à ces jeunes propriétaires des plus-values comparables à celles dont ont bénéficié les séniors d'aujourd'hui, mais cela signifirait aussi la paupérisation définitive des suivants, qui devraient dès lors passer leur vie à travailler pour se loger. Ce régime ne semble guère durable.
Comment expliquer ces revirements qui atteignent maintenant le noyau le plus central de la société française ? Ici comme ailleurs, la solution réside dans un choix sociétal, délibéré ou non, de conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance, au détriment des intérêts de la suivante. De la fin des années 70 au début des années 90, les recrutements dans la fonction publique ont été réduits de moitié, le numerus clausus des médecins divisé par trois, et les exemples ne manquent pas de professions qui présentaient des profils de répartition par âge en forme de pyramide posée sur la base au milieu des années 70, puis posée sur la pointe depuis la fin des années 90.
Pour les générations âgées 30 à 34 ans aujourd'hui, tandis que le niveau de diplôme croît, que les origines sociales s'élèvent, et donc que les candidats potentiels à l'entrée des classes moyennes abondent, la moitié des postes au sein des catégories intermédiares de statut public ont simplement disparu et leurs équivalents dans le privé ont connu une croissance trop lente pour absorber l'expansion des candidatures. Ce décalage n'est nul part aussi profond que pour ces catégories intermédiaires : il s'agit d'un déficit d'emploi de 6 points – sur la totalité de la classe d'âge, soit plus de la moitié du taux de chômage spécifique à cet âge. Evidemment la fonction publique n'est pas indéfiniment extensible dans un contexte de maîtrise desdépenses publiques, mais, pour les jeunes, le privé n'a pas pris le relais. D'où cette situation étrange : malgré un sacrifique constant de la jeunesse qui a vu depuis vingt ans se réduire de plus de moitié les places dans la fonction publique, le nombre de fonctionnaire demeure rigoureusement le même depuis 1984. Ici, comme ailleurs, on a préféré traité le flux des nouveaux entrants, qui ont été sacrifiés, faute pouvoir prendre position sur le stock, inexpugnable. Il pourrait être ainsi être désagréable aux jeunes d'apprendre qu'ils n'ont pas été simplement victimes d'un capitalisme néolibéral qui, à force de maîtrise de l'inflation et de réforme antiétatiques, les a privés d'emplois stables et bien payés (qui existent encore) et de logements bon marchés (occupés aujourd'hui par d'autres), mais aussi d'un faux socialisme, qui ne les a pas soutenus, qui leur fait payer sur leurs impôts (TVA, taxes sur le tabac, sur l'essence, etc.) le prix d'un état providence obèse qui ne leur bénéficie guère et au bout du compte qui leur fera supporter longtemps les dettes accumulées par leurs heureux prédecesseurs. Faute de vouloir affronter ce constat, les générations politiques arrivées à maturité devront en assumer les consquences délétères pendant des années. (...)
Dans une société française en stagnation, taillant dans les dépenses d'investissement, dans un contexte d'organisation du travail où les frontières entre les classes d'âge restent imperméables à la concurrence, une génération de jeunes diplômés a perdu la perspective de trouve sa place en France, au mois avant les départs à la retraite de la décénnie à venir – cet espoir étant lui-même réduit du fait qu'un fonctionnaire à la retraite coute en moyenne aussi cher qu'un fonctionnaire en activité. Ce compromis présente l'intérêt d'une protection relative des seniors, qui en France, sont plutôt riches et égaux, mais aussi l'inconvénient d'une dynamique plutôt pessimiste. (...)
Le phénomène étant clairement générationnel, il prend l'allure d'une crise de civilisation. Dans le secteur public en particulier, le mieux être avéré des seniors s'accompagne de la multiplication des échecs durables chez les jeunes. L'expérience familiale du déclassement et les cas de collègues et de voisins confrontés aux mêmes maux diffusent l'idée que les progrès passés ne seront pas transmis à la génération à venir. »
jeudi 13 septembre 2007
La Question Humaine

Entretien avec Nicholas Klotz (Humeur Vagabonde)
LA NOUVELLE GENERATION TECHNIQUE
Un moment donné on a eu le besoin après le travail en plan fixe que l’on faisait, pas pour illustrer quelque chose, mais parce qu’il y avait vraiment besoin d’entendre de voir les corps de les sentir, de voir comment ils se déplacent, ils irradient de leur présence et d’installer des couches de temporalité dans le film. Un moment donné on prend la caméra à l’épaule, et c’est vrai qu’à partir de ce moment là, il y a des couleurs, ça tremble, ça vibre, il y a de l’amitié, y a des tas de choses qui viennent. Et sur le contre champs, il y a des chants, il y a du flamenco, du fado, il y a de la techno. C’est le contre champ de cette langue technique et de ces plans fixes très très dépouillés qui sont le début du film.
lundi 10 septembre 2007
Le conformisme, c’est la transgression
Par Christian Ghasarian
Une mère de famille qui promène son enfant dans une poussette construite avec une boîte en bois munie de quatre roues ; un homme musclé aux cheveux longs, torse nu, surnommé « l’homme rugissant » (the roar man) par les habitués, criant comme Tarzan dans la rue ; un sans-abri perché sur un seau en plastique retourné et dont la spécialité est de philosopher, en monologues contradictoires, avec les quelques prêcheurs évangélistes qui s’aventurent dans le campus de l’université... A Berkeley (Californie), où la première contestation étudiante (le Free Speech Mouvement), en 1964, eut ses prolongements internationaux, l’expression des différences fait partie du paysage et engendre une façon d’être et de paraître qui joue avec les normes. Des autocollants sur lesquels on peut lire Why be normal ? (« Pourquoi être normal ? ») ou Question reality (« Mettez en doute la réalité »), visibles ici et là sur les voitures ou sur les murs de la ville, rappellent les principes locaux aux passants qui ne les (re)connaîtraient pas ou qui risqueraient de les oublier.
Dans l’imaginaire américain dominant, San Francisco et Berkeley sont perçus comme des lieux hors normes où les comportements les plus « bizarres » s’inscrivent dans l’ordre des choses. L’expression Berserkley (allusion à to go berserk, ou « agir de façon démente »), souvent employée aux Etats-Unis pour désigner la ville universitaire, traduit un sentiment de malaise vis-à-vis de ce qui s’y joue. Il est vrai que, dans l’Amérique conservatrice, San Francisco et Berkeley représentent un repoussoir idéal, une Babylone anticonformiste, pécheresse et décadente.
Comme toutes les typologies rapides, ces représentations stéréotypées sur une ville qui a développé la contestation artistique (San Francisco) et sur une autre qui fut le bastion du radicalisme politique (Berkeley) nous informent plus sur ceux et celles qui les émettent que sur l’objet qu’elles prétendent décrire. Elles oublient que la production des différences dans cette « autre Amérique » participe d’un jeu social consensuel et qu’elles ne font qu’exprimer la valeur individualiste dominante dans la culture américaine. Même si, dans le cas d’espèce, les modèles ne sont pas ceux de la population nationale.
Il y a plus d’un demi-siècle, l’anthropologue américain Ralph Linton (1893-1953) écrivait un article percutant de deux pages, avec pour simple titre « One hundred per cent American » (« 100 % américain »), dans lequel il retraçait une journée type dans le pays (1). Il y relevait que tout ce qui caractérisait la manière d’être était emprunté à d’autres cultures. Cet aspect, évident, est à mettre en relation avec le patchwork expérimental en jeu dans la présentation corporelle de soi à San Francisco et à Berkeley. Dans ces deux villes, se distinguer par son apparence est la norme locale, même si certains quartiers encouragent et permettent plus que d’autres cette expression de soi.
Mise en scène de la différence
Les quatre derniers pâtés de maisons de la rue menant au centre du campus de l’université de Californie de Berkeley, Telegraph Avenue (avec son mythique People’s Park, haut lieu de la contestation dans les années 1960), servent ainsi de théâtre principal à la mise en scène de sa différence. Il y a quelques années, un jeune étudiant décida, à la rentrée des classes (fin août), d’aller en cours nu avec son sac à dos. L’hiver est relativement doux dans la baie de San Francisco, mais lorsqu’en novembre il commença à faire plus frais, il enfila un tee-shirt, puis un pull-over, et continua à déambuler nu en dessous de la taille.
La plupart des enseignants ignoraient l’étudiant (surnommé the naked guy, « le mec nu ») mais, à la longue, certains commencèrent à être embarrassés. Il lui fut gentiment demandé de cacher ses parties génitales, ce qu’il refusa de faire pendant plusieurs semaines, continuant à suivre ses cours dans la tenue d’Adam en évoquant la fameuse liberté d’expression (free speech) garantie par un article de la Constitution américaine et constamment rappelée dans la baie de San Francisco.
Dans un premier temps, son entêtement lui valut un avertissement, puis une invitation à ne plus revenir en cours. Mais, lorsque l’administration universitaire décida de marquer sa fermeté, le jeune homme bénéficia d’appuis nombreux. Etudiants ou non, ils entamèrent, nus, un free naked protest (en référence au Free Speech Mouvement évoqué plus haut) dans les rues de la ville, à toute heure de la journée. Cette manifestation ne fut possible que parce qu’elle se déroulait dans les espaces historiques de la contestation à Berkeley. Hors de ces lieux consensuels où les habitants sont supposés très « avancés » et fiers de faire bon accueil aux excentricités, l’action aurait été plus difficile. Et elle aurait provoqué des réactions de passants.
Michel Foucault l’a signalé, les sociétés occidentales favorisent l’appréhension du corps comme œuvre d’art et premier outil de l’expression de l’individu, placé en position centrale. Dans cet esprit, une expérience ne cesse de prendre de l’ampleur depuis vingt ans : le Burning Man Festival. Fondé par un groupe d’artistes de San Francisco et rassemblant chaque année une proportion importante de résidents de la baie, cet événement, qui se tient symboliquement dans le désert du Nevada, met en scène, pendant une semaine, la plus grande expression parodique possible des différences apparentes à travers des déguisements, des peintures corporelles et une valorisation de la nudité expressive.
Ce festival de la différence, ouvert à tous, et qui réunit désormais plus de vingt-cinq mille personnes, organise une contestation – à la fois programmée, localisée et limitée dans le temps – de la société de consommation. Chaque participant y montre une expression décalée de la norme sociale, dans l’esprit d’un « don ». Si le slogan officiel des organisateurs est No spectators, everybody a participant (« Pas de spectateurs, chacun participe »), l’expression des différences est consensuelle ; les surprises et étonnements, institutionnalisés. Ce « rite d’intensification » de la distinction apparente exprime, ponctuellement mais de façon amplifiée, ce qui se joue quasi quotidiennement dans certains espaces de San Francisco et de Berkeley.
Le consensus social est crucial pour que l’expression des différences soit possible, sans conséquences fâcheuses ou danger pour soi. Il explique pourquoi la différence attire la différence. A propos de San Francisco et de sa culture environnante, un dicton américain moderne affirme d’ailleurs : « Si on prend une carte des Etats-Unis et qu’on la secoue, tout ce qui n’est pas “stable” glisse vers San Francisco... » Ce n’est pas un hasard si la communauté homosexuelle y est si importante et si les témoignages de ceux qui viennent d’autres Etats évoquent souvent le manque de tolérance dont ils ont souffert ailleurs.
Depuis les années 1960, la ville draine des artistes et des personnes en quête d’une plus grande liberté d’expression. Cela explique en partie l’afflux de diplômés, docteurs de toutes sortes qui ont choisi de s’y installer. Du fait de la pléthore de personnels très qualifiés, ils ne trouvent pas d’emploi avec le salaire auquel ils pourraient prétendre ailleurs, ont des difficultés à se loger mais n’en considèrent pas moins que l’intensité de la vie locale, avec son foisonnement culturel, constitue un univers social qu’ils ne retrouveraient pas sous d’autres cieux. Un membre du mouvement Hare Krishna m’expliquait un jour qu’il avait choisi de résider à Berkeley car il y ressentait une « bonne énergie »...
Mais l’application à produire sa différence suscite en retour une certaine... indifférence. L’apparence des élèves de la Berkeley High School, un lycée du centre-ville, permet de comprendre assez vite combien l’expression de la distinction peut devenir un apprentissage de la banalité dans lequel le milieu de vie joue un rôle-clé. La famille contribue beaucoup à la mise en place de modèles culturels, mais la société, notamment les groupes d’affinité, participe aussi au processus de socialisation de la personne. Si les adolescents se placent souvent dans une dynamique de distinction par rapport à leurs parents et à la société en général (avec, par exemple, le pantalon qui tombe de façon contrôlée), à Berkeley ils sont juste le vivier de la société des adultes. Le pantalon fait uniquement avec des badges, les guenilles travaillées, les coiffures colorées et inhabituelles ne constituent point des exentricités, juste le bon ton local...
Lorsque la production du particularisme devient la norme d’action, l’individualisme sous-jacent apparaît paradoxal, qu’il s’inscrive dans une logique de profit ou non. A San Francisco, les efforts faits pour se distinguer se rapportent à un système de valeurs prônant la différence partagé par les congénères. Du coup, dans les lieux où l’expression des différences est généralisée, elle devient presque insignifiante. L’indifférence envers les différences exprimées par d’autres devient elle aussi une norme de comportement. A Berkeley, les seules personnes qui paraissent exprimer un étonnement face à l’apparence particulière d’autres passants sont des étrangers au lieu (Américains ou non). Et les seuls qui en rient ouvertement, entre eux, sont des touristes. Les mêmes qui, après quelques mois ou années passés dans ce lieu expérimental, trouveraient probablement de tels rires très « ethnocentriques »...
Une contre-culture institutionnalisée demeure-t-elle une contre-culture ? L’actuelle diversification sociale se caractérise par un mélange des genres et une difficulté récurrente à classer les actions des uns et des autres dans la norme ou la déviance, dans le conformisme ou l’« avant-garde ». Les différences mises en scène avec souvent beaucoup de soin (à travers les vêtements, la coiffure et les ongles démesurément longs, par exemple) par la classe moyenne blanche doivent être distinguées de celles vécues par les innombrables sans-abri de San Francisco et de Berkeley (qui, eux, n’ont pas les moyens de contrôler l’image de leur différence), ou de celles des Noirs d’Oakland, ville berceau des Black Panthers qui jouxte Berkeley, où le malaise économique et social explique un taux très important d’homicides. Même si l’affichage de ces différences laisse transparaître une certaine critique du capitalisme, entre le jeu social affirmant une particularité qui donne le sentiment d’exister davantage et la souffrance née de l’inégalité et de la discrimination, il y a un monde.
Dans un univers social qui produit des gens autonomes, responsables, mais aussi passablement esseulés, les différences – voulues ou subies – instituées à grande échelle engendrent comme une saturation de l’étonnement et, du coup, réduisent l’attention portée aux autres. Qu’il s’agisse d’apprécier ou de condamner, juger c’est toujours « considérer ». Expression a priori d’une tolérance, le non-jugement des différences des autres peut donc aussi témoigner d’un désintérêt envers eux. Les valeurs de l’individualisme déterminent alors la généralisation de la différence et de l’indifférence consécutive. L’attribution d’un surnom à celui qui, dans une logique de distinction, endosse durablement une image de la contestation au point de devenir un personnage social connu dans des espaces urbains anonymes répond certes à son désir d’affirmation de soi. Mais, dans le même temps, elle permet aux usagers de cet espace de catégoriser de façon prévisible – et relativement indifférente – ce « dissident ».
Avec ses deux villes emblématiques, la baie de San Francisco est peut-être le laboratoire de dynamiques comportementales et sociales qui préfigurent des expressions à venir dans d’autres zones urbaines. Partout où l’individualisme distinctif engendré par le libéralisme deviendrait un modèle local.






