
Louis Chauvel, sociologue. Chercheur à l'observatoire sociologique du changement (OSC)
LES ORPHELINS DE 1968
Couverture, dos
« Privilégiés ou condamnées ? Les classes moyennes ne connaissent certes par les difficultés des périphéries les plus déshéritées (pauvreté, exclusion, relégation ...). Mais leur apparent confort dissimule un cruel déficit d'avenir. Tandis que nous nous inquiétons de ses marges, c'est peut être en son coeur que la société française se désagrège.
Où est ce coeur ? Il ne s'agit pas simplement d'un « juste milieu » entre élite et classes populaires. La centralité des classes moyennes tient d'abord à l'imaginaire de progrès et d'émancipation qui leur fut longtemps associé et donc témoignent les grandes conquêtes sociétales des années 1950-1970 : propriété du logement, départ en vacances, acquisition d'un automobile, contraception, accès à l'université,etc. C'est cet imaginaire qui s'effondre aujourd'hui. De même qu'elles associèrent les autres à leurs succès, les classes moyennes les entrainent à présent dans leurs difficultés. Leur dérive pourrait devenir le cauchemar de tous. »
p.66
« Le rêve de la génération 68 pourrait être le cauchemar de ses enfants. Les acquis dont elle a plus que toute autre bénéficié furent conquis au prix de politiques dont la soutenabilité sur le long terme est devenu problématique dès lors que le régime de croissance ne permet plus de porter le fardeau des excès passés. L’inflation croissante de naguère, la dette explosive qui a résulté d’investissements qui ne furent pas tous productifs, tant dans ses formes explicites (le déficit cumulé) qu’implicites (les retraites publiques non budgétées), l’exigence ultérieure de plus de rigueur, l’incapacité à sortir de la contradiction des dépenses incompressibles, d’une gestion impossible des prélèvements obligatoires entre baisses des taux d’imposition et hausses consécutives des déficits, et d’une exigence croissante vis-à-vis des services rendus par une fonction publique peu à peu vieillissante (dont une part croissante devrait partir sans remplacement, faute de pouvoir payer à l’avenir un fonctionnaire à la retraite et un salarié de l’état en activité) … Telles sont les équations d’un système surdéterminé où les nouvelles générations ont servi de variable d’ajustement.
Les derniers mois et les différents mouvements qui des banlieues aux universités ont animé de nombreuses fractions de la jeunesse, ont montré que sous la surface calme de ces nouvelles générations qui ne semblent guère idéologisées, des courants complexes et de plus en plus violents se font jour. Le soulèvement des jeunes des quartiers de relégation à l'automne 2005 n'a étonné les sociologues que par son caractère tardif : il était attendu depuis plus d'une décennie. Le seul phénomène neuf dans l'accumulation des difficultés est que les nouveaux adolescents d'ajourd'hui (nés vers 1990) sont maintenant les enfants d'une génération (née vers 1960) à qui l'on a toujours promis la sortie prochaine du tunnel et qui n'a jamais connu l'emploi stable et durable de la société salariale. Quant aux mouvements universitaires qui ont accompagné le processus de promulgation du Contrat première embauche (CPE) et de son retrait, ils ont révélé le profond malaise des jeunes qui doivent se contenter d'un sort de second choix, faute de pouvoir tous entrer dans le processus hyper-sélectif de l'excellence scolaire des grandes écoles qui en France est la base du recrutement des classes moyennes supérieures et des élites.Les difficultés des nouvelles générations ne datent pas d'hier : depuis plus de vingt ans, en France, le fléau du chômage des jeunes demeure sans solution durable. Voilà vingt ans encore, le baccalauréat était un rempart contre le chômage. Toutes les digues semblent maintenant avoir cédé, si ce n'est pour les anciens des grandes écoles les plus sélectives : pour eux l'enjeu est moins chômage qu'une chance à la mesure des efforts et des acquis, d'où leur tentation croissante de l'exil faute de pouvoir trouver en France une place décente. Si, dans le contexte de plein emploi de naguère et de pénurie de qualifications, il était possible de choisir son employeur, depuis vingt ans, une concurrence radicale, sans cesse exacerbée, autour de places raréfiées attend les jeunes à l'entrée dans la vie adulte : ce mode de socialisation a marqué l'ensemble des générations de moins de 45 ou 50 ans aujourd'hui.
Devant le chômage de masse et la concurrence, les nouvelles générations ont dû réduire leurs prétentions salariales : en moyenne en 1975, les salariés de 50 ans gagnaient 15% de plus que les salariés de 30 ans; l'écart a culminé à 40% en 2002. Pour les femmes, l'écar s'est creusé de 29 points. Si naguère les classes d'âge adultes vivaient sur un pied d'égalité, les fruits de la croissance économique, ralentie depuis 1975, ont depuis été réservés aux plus de 45 ans. Le contraste est particulièrement brutal au sein des classes moyennes : alors qu'un jeune technicien ou secrétaire administratif pouvait disposer dès le début de sa carrière d'un revenu supérieur à celui de ses parents en fin d'activité, et connaître ainsi un vrai sentiment de progression, l'entrée en activité est maintenant vécue par beaucoup comme une paupérisation. Ce malaise est clairement exprimé par le mouvement Génération précaire, mais pour l'heure les souffrances réelles qui en résultent sont le plus souvent inexprimées, muettes, et donc d'une violence décuplée. En même temps l'évolution des prix de l'immobilier remet en cause une comparaison simpliste des niveaux de vie : comparés à ceux qui ont acheté leur logement voilà vingt ans, les jeunes font face aussi a des conditions de logement problématiques. Depuis 1984, ils doivent travailler deux fois plus longtemps pour acheter ou louer la même surface dans le même quartier. Il faut peut être souhaiter à ces jeunes propriétaires des plus-values comparables à celles dont ont bénéficié les séniors d'aujourd'hui, mais cela signifirait aussi la paupérisation définitive des suivants, qui devraient dès lors passer leur vie à travailler pour se loger. Ce régime ne semble guère durable.
Comment expliquer ces revirements qui atteignent maintenant le noyau le plus central de la société française ? Ici comme ailleurs, la solution réside dans un choix sociétal, délibéré ou non, de conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance, au détriment des intérêts de la suivante. De la fin des années 70 au début des années 90, les recrutements dans la fonction publique ont été réduits de moitié, le numerus clausus des médecins divisé par trois, et les exemples ne manquent pas de professions qui présentaient des profils de répartition par âge en forme de pyramide posée sur la base au milieu des années 70, puis posée sur la pointe depuis la fin des années 90.
Pour les générations âgées 30 à 34 ans aujourd'hui, tandis que le niveau de diplôme croît, que les origines sociales s'élèvent, et donc que les candidats potentiels à l'entrée des classes moyennes abondent, la moitié des postes au sein des catégories intermédiares de statut public ont simplement disparu et leurs équivalents dans le privé ont connu une croissance trop lente pour absorber l'expansion des candidatures. Ce décalage n'est nul part aussi profond que pour ces catégories intermédiaires : il s'agit d'un déficit d'emploi de 6 points – sur la totalité de la classe d'âge, soit plus de la moitié du taux de chômage spécifique à cet âge. Evidemment la fonction publique n'est pas indéfiniment extensible dans un contexte de maîtrise desdépenses publiques, mais, pour les jeunes, le privé n'a pas pris le relais. D'où cette situation étrange : malgré un sacrifique constant de la jeunesse qui a vu depuis vingt ans se réduire de plus de moitié les places dans la fonction publique, le nombre de fonctionnaire demeure rigoureusement le même depuis 1984. Ici, comme ailleurs, on a préféré traité le flux des nouveaux entrants, qui ont été sacrifiés, faute pouvoir prendre position sur le stock, inexpugnable. Il pourrait être ainsi être désagréable aux jeunes d'apprendre qu'ils n'ont pas été simplement victimes d'un capitalisme néolibéral qui, à force de maîtrise de l'inflation et de réforme antiétatiques, les a privés d'emplois stables et bien payés (qui existent encore) et de logements bon marchés (occupés aujourd'hui par d'autres), mais aussi d'un faux socialisme, qui ne les a pas soutenus, qui leur fait payer sur leurs impôts (TVA, taxes sur le tabac, sur l'essence, etc.) le prix d'un état providence obèse qui ne leur bénéficie guère et au bout du compte qui leur fera supporter longtemps les dettes accumulées par leurs heureux prédecesseurs. Faute de vouloir affronter ce constat, les générations politiques arrivées à maturité devront en assumer les consquences délétères pendant des années. (...)
Dans une société française en stagnation, taillant dans les dépenses d'investissement, dans un contexte d'organisation du travail où les frontières entre les classes d'âge restent imperméables à la concurrence, une génération de jeunes diplômés a perdu la perspective de trouve sa place en France, au mois avant les départs à la retraite de la décénnie à venir – cet espoir étant lui-même réduit du fait qu'un fonctionnaire à la retraite coute en moyenne aussi cher qu'un fonctionnaire en activité. Ce compromis présente l'intérêt d'une protection relative des seniors, qui en France, sont plutôt riches et égaux, mais aussi l'inconvénient d'une dynamique plutôt pessimiste. (...)
Le phénomène étant clairement générationnel, il prend l'allure d'une crise de civilisation. Dans le secteur public en particulier, le mieux être avéré des seniors s'accompagne de la multiplication des échecs durables chez les jeunes. L'expérience familiale du déclassement et les cas de collègues et de voisins confrontés aux mêmes maux diffusent l'idée que les progrès passés ne seront pas transmis à la génération à venir. »
Où est ce coeur ? Il ne s'agit pas simplement d'un « juste milieu » entre élite et classes populaires. La centralité des classes moyennes tient d'abord à l'imaginaire de progrès et d'émancipation qui leur fut longtemps associé et donc témoignent les grandes conquêtes sociétales des années 1950-1970 : propriété du logement, départ en vacances, acquisition d'un automobile, contraception, accès à l'université,etc. C'est cet imaginaire qui s'effondre aujourd'hui. De même qu'elles associèrent les autres à leurs succès, les classes moyennes les entrainent à présent dans leurs difficultés. Leur dérive pourrait devenir le cauchemar de tous. »
p.66
« Le rêve de la génération 68 pourrait être le cauchemar de ses enfants. Les acquis dont elle a plus que toute autre bénéficié furent conquis au prix de politiques dont la soutenabilité sur le long terme est devenu problématique dès lors que le régime de croissance ne permet plus de porter le fardeau des excès passés. L’inflation croissante de naguère, la dette explosive qui a résulté d’investissements qui ne furent pas tous productifs, tant dans ses formes explicites (le déficit cumulé) qu’implicites (les retraites publiques non budgétées), l’exigence ultérieure de plus de rigueur, l’incapacité à sortir de la contradiction des dépenses incompressibles, d’une gestion impossible des prélèvements obligatoires entre baisses des taux d’imposition et hausses consécutives des déficits, et d’une exigence croissante vis-à-vis des services rendus par une fonction publique peu à peu vieillissante (dont une part croissante devrait partir sans remplacement, faute de pouvoir payer à l’avenir un fonctionnaire à la retraite et un salarié de l’état en activité) … Telles sont les équations d’un système surdéterminé où les nouvelles générations ont servi de variable d’ajustement.
Les derniers mois et les différents mouvements qui des banlieues aux universités ont animé de nombreuses fractions de la jeunesse, ont montré que sous la surface calme de ces nouvelles générations qui ne semblent guère idéologisées, des courants complexes et de plus en plus violents se font jour. Le soulèvement des jeunes des quartiers de relégation à l'automne 2005 n'a étonné les sociologues que par son caractère tardif : il était attendu depuis plus d'une décennie. Le seul phénomène neuf dans l'accumulation des difficultés est que les nouveaux adolescents d'ajourd'hui (nés vers 1990) sont maintenant les enfants d'une génération (née vers 1960) à qui l'on a toujours promis la sortie prochaine du tunnel et qui n'a jamais connu l'emploi stable et durable de la société salariale. Quant aux mouvements universitaires qui ont accompagné le processus de promulgation du Contrat première embauche (CPE) et de son retrait, ils ont révélé le profond malaise des jeunes qui doivent se contenter d'un sort de second choix, faute de pouvoir tous entrer dans le processus hyper-sélectif de l'excellence scolaire des grandes écoles qui en France est la base du recrutement des classes moyennes supérieures et des élites.Les difficultés des nouvelles générations ne datent pas d'hier : depuis plus de vingt ans, en France, le fléau du chômage des jeunes demeure sans solution durable. Voilà vingt ans encore, le baccalauréat était un rempart contre le chômage. Toutes les digues semblent maintenant avoir cédé, si ce n'est pour les anciens des grandes écoles les plus sélectives : pour eux l'enjeu est moins chômage qu'une chance à la mesure des efforts et des acquis, d'où leur tentation croissante de l'exil faute de pouvoir trouver en France une place décente. Si, dans le contexte de plein emploi de naguère et de pénurie de qualifications, il était possible de choisir son employeur, depuis vingt ans, une concurrence radicale, sans cesse exacerbée, autour de places raréfiées attend les jeunes à l'entrée dans la vie adulte : ce mode de socialisation a marqué l'ensemble des générations de moins de 45 ou 50 ans aujourd'hui.
Devant le chômage de masse et la concurrence, les nouvelles générations ont dû réduire leurs prétentions salariales : en moyenne en 1975, les salariés de 50 ans gagnaient 15% de plus que les salariés de 30 ans; l'écart a culminé à 40% en 2002. Pour les femmes, l'écar s'est creusé de 29 points. Si naguère les classes d'âge adultes vivaient sur un pied d'égalité, les fruits de la croissance économique, ralentie depuis 1975, ont depuis été réservés aux plus de 45 ans. Le contraste est particulièrement brutal au sein des classes moyennes : alors qu'un jeune technicien ou secrétaire administratif pouvait disposer dès le début de sa carrière d'un revenu supérieur à celui de ses parents en fin d'activité, et connaître ainsi un vrai sentiment de progression, l'entrée en activité est maintenant vécue par beaucoup comme une paupérisation. Ce malaise est clairement exprimé par le mouvement Génération précaire, mais pour l'heure les souffrances réelles qui en résultent sont le plus souvent inexprimées, muettes, et donc d'une violence décuplée. En même temps l'évolution des prix de l'immobilier remet en cause une comparaison simpliste des niveaux de vie : comparés à ceux qui ont acheté leur logement voilà vingt ans, les jeunes font face aussi a des conditions de logement problématiques. Depuis 1984, ils doivent travailler deux fois plus longtemps pour acheter ou louer la même surface dans le même quartier. Il faut peut être souhaiter à ces jeunes propriétaires des plus-values comparables à celles dont ont bénéficié les séniors d'aujourd'hui, mais cela signifirait aussi la paupérisation définitive des suivants, qui devraient dès lors passer leur vie à travailler pour se loger. Ce régime ne semble guère durable.
Comment expliquer ces revirements qui atteignent maintenant le noyau le plus central de la société française ? Ici comme ailleurs, la solution réside dans un choix sociétal, délibéré ou non, de conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance, au détriment des intérêts de la suivante. De la fin des années 70 au début des années 90, les recrutements dans la fonction publique ont été réduits de moitié, le numerus clausus des médecins divisé par trois, et les exemples ne manquent pas de professions qui présentaient des profils de répartition par âge en forme de pyramide posée sur la base au milieu des années 70, puis posée sur la pointe depuis la fin des années 90.
Pour les générations âgées 30 à 34 ans aujourd'hui, tandis que le niveau de diplôme croît, que les origines sociales s'élèvent, et donc que les candidats potentiels à l'entrée des classes moyennes abondent, la moitié des postes au sein des catégories intermédiares de statut public ont simplement disparu et leurs équivalents dans le privé ont connu une croissance trop lente pour absorber l'expansion des candidatures. Ce décalage n'est nul part aussi profond que pour ces catégories intermédiaires : il s'agit d'un déficit d'emploi de 6 points – sur la totalité de la classe d'âge, soit plus de la moitié du taux de chômage spécifique à cet âge. Evidemment la fonction publique n'est pas indéfiniment extensible dans un contexte de maîtrise desdépenses publiques, mais, pour les jeunes, le privé n'a pas pris le relais. D'où cette situation étrange : malgré un sacrifique constant de la jeunesse qui a vu depuis vingt ans se réduire de plus de moitié les places dans la fonction publique, le nombre de fonctionnaire demeure rigoureusement le même depuis 1984. Ici, comme ailleurs, on a préféré traité le flux des nouveaux entrants, qui ont été sacrifiés, faute pouvoir prendre position sur le stock, inexpugnable. Il pourrait être ainsi être désagréable aux jeunes d'apprendre qu'ils n'ont pas été simplement victimes d'un capitalisme néolibéral qui, à force de maîtrise de l'inflation et de réforme antiétatiques, les a privés d'emplois stables et bien payés (qui existent encore) et de logements bon marchés (occupés aujourd'hui par d'autres), mais aussi d'un faux socialisme, qui ne les a pas soutenus, qui leur fait payer sur leurs impôts (TVA, taxes sur le tabac, sur l'essence, etc.) le prix d'un état providence obèse qui ne leur bénéficie guère et au bout du compte qui leur fera supporter longtemps les dettes accumulées par leurs heureux prédecesseurs. Faute de vouloir affronter ce constat, les générations politiques arrivées à maturité devront en assumer les consquences délétères pendant des années. (...)
Dans une société française en stagnation, taillant dans les dépenses d'investissement, dans un contexte d'organisation du travail où les frontières entre les classes d'âge restent imperméables à la concurrence, une génération de jeunes diplômés a perdu la perspective de trouve sa place en France, au mois avant les départs à la retraite de la décénnie à venir – cet espoir étant lui-même réduit du fait qu'un fonctionnaire à la retraite coute en moyenne aussi cher qu'un fonctionnaire en activité. Ce compromis présente l'intérêt d'une protection relative des seniors, qui en France, sont plutôt riches et égaux, mais aussi l'inconvénient d'une dynamique plutôt pessimiste. (...)
Le phénomène étant clairement générationnel, il prend l'allure d'une crise de civilisation. Dans le secteur public en particulier, le mieux être avéré des seniors s'accompagne de la multiplication des échecs durables chez les jeunes. L'expérience familiale du déclassement et les cas de collègues et de voisins confrontés aux mêmes maux diffusent l'idée que les progrès passés ne seront pas transmis à la génération à venir. »
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